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On m’a très souvent posé la question des fonctions de l’art :

« Concrètement, l’art ça sert à quoi ? »

Pour être honnête, l’art est pour moi une passion viscérale. Il a été très tôt une évidence, constitutive de qui je suis et de tous les choix que j’ai fait.

Il s’est logé, pour ne plus jamais la quitter, dans le creux de mon âme qui est l’unique lieu des passions.

Ainsi, vous vous en doutez, les fonctions de l’art sont pour moi évidentes !

Cependant, nous ne partageons ni les mêmes passions, ni les mêmes évidences.

Ceux d’entre vous qui ont eu de mauvaises expériences, principalement avec l’art contemporain, considèrent souvent qu’il ne sert à rien.

Ou alors qu’il n’est qu’une forme d’imposture spéculative qui se moque du monde.

Je vous propose donc ici de vous éclaircir sur quelques fonctions – non exhaustives – de l’art qui me semblent importantes.

doigt d'honneur devant la bourse de Milan

Maurizio Cattelan, L.O.V.E, 2010

Depuis quand y’a-t-il art ?

Tout d’abord, je souhaite revenir sur un point à mon sens essentiel.

Pour ce faire, il faut considérer l’histoire de l’humanité dans sa globalité.

L’art contemporain c’est une chose mais l’histoire du monde est longue et ce dernier est vaste.

Ainsi, j’encourage chacun à « sortir la tête de son placard » pour considérer les choses de manière plus élargies et universelles.

Dans cette perspective, que se passe-t-il lorsque l’on remonte à l’origine de l’humanité ?

Et bien on constate tout simplement que les premiers hommes, outre les techniques du feu et de la chasse, peignaient sur les parois des grottes. C’est ce que l’on nomme l’art pariétal.

dessins préhistoriques

Une réplique des dessins de la grotte Chauvet, à la grotte Pont d’Arc. ©Claude ParisSipa

Je ne sais pas vous mais je trouve cela absolument incroyable !

En effet, ce constat, atteste du caractère fondamental et essentiel de l’art.

Il y a ici quelque chose d’émouvant puisque l’art ferait ainsi partie des besoins élémentaires intrinsèques à l’individu.

Les fonctions de l’art pour l’homme préhistorique ?

S’il n’est pas possible d’établir précisément les raisons pour lesquelles les hommes préhistoriques peignaient on constate néanmoins qu’ils répondaient non pas à un désir mais à un besoin.

Il n’y a pas de certitudes sur cette période et tout ce que nous « savons » repose sur des hypothèses.

La seule chose que l’on peut affirmer c’est que pendant environ 35 000 ans, des individus sont allés dans des grottes pour y dessiner. Les mêmes styles et les mêmes rituels ont en effet perduré pendant des millénaires. De même, plus on s’enfonce dans les grottes plus les dessins sont complexes, composés et aboutis.

Pourquoi cette pratique ?

Bien que le mystère persiste, la thèse centrale évoquée par les préhistoriens est celle des fonctions symboliques, spirituelles et sacrées.

Avant d’aller plus loin sur les fonctions de cet art premier, prenons un exemple concret.

Focus sur la grotte Chauvet

Il s’agit d’une grotte du paléolithique découverte en 1994 dans la commune de Vallon Pont d’Arc en Ardèche.

Le site est exceptionnel. Il comporte un millier de peintures et de gravures, dont 447 représentations d’animaux de 14 espèces différentes. De nombreuses datations directes par la méthode du carbone 14 sur les charbons de bois ont donné des résultats cohérents qui indiquent que la grotte date des Aurignaciens (37 à 28.000 avant notre ère).

Les peintures et les gravures comptent parmi les plus anciennes au monde. La diversité et la maîtrise des techniques dont elles témoignent :

  • Gravure
  • Préparation des parois par raclage
  • Dessin digité ou au fusain souvent suivi d’une estompe en écrasant la couleur avec les doigts pour obtenir des nuances diverses
  • Détourage des contours
  • Utilisation de techniques mixtes

ont profondément remis en cause l’idée d’un art préhistorique évoluant très lentement et de manière linéaire et ascendante.

Dans le détail

Avec Lascaux, découverte en 1940, la grotte Chauvet est l’une des grottes françaises majeures par les qualités esthétiques et le nombre de ses représentations.

La grotte est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis juin 2014. Elle est aujourd’hui considérée comme le premier chef d’œuvre de l’humanité.

Je l’ai visité pour la première fois cet été avec beaucoup d’émotions en imaginant le moment de la première ligne tracée.

Si vous souhaitez découvrir la grotte, le site archeologie.culture.fr propose une visite virtuelle. Elle permet de parcourir les salles et les galeries pour découvrir les thèmes et les principales œuvres pariétales.

♦Note au lecteur♦

Si à ce stade de la lecture vous en avez marre^^, rendez-vous directement à :

Ce que nous apprend l’art pariétal sur les fonctions de l’art
Le bestiaire

Les œuvres de l’époque aurignacienne témoignent d’une maîtrise technique très diversifiée. Les thèmes abordés sont essentiellement animaliers, comme c’est généralement le cas dans l’art paléolithique.

Sur les 447 représentations d’animaux, dont 355 identifiables avec certitude, les plus fréquentes sont celles des félins, des mammouths et des rhinocéros laineux.

Viennent ensuite les dessins zoomorphes des chevaux, des bisons, des bouquetins, des ours, des rennes, des aurochs et des mégacéros.

Toutefois, ce sont les animaux dits dangereux et non chassés qui sont ici le plus représentés. En effet, les félins, les rhinocéros, les mammouths dépassent 66 % du répertoire des animaux déterminés.

Ce constat vient donc infirmer la thèse selon laquelle la fonction de l’art rupestre serait la transmission des techniques de chasse.

Les symboles

Les parois sont également ornées de signes et de symboles. C’est ce point qui retiendra toute notre attention pour la suite du propos.

On y trouve des signes de ponctuations, des hachures, des tracés digitaux, nombreuses mains en positif et négatif. On trouve également des signes géométriques dont des croix et des triangles.

Les cinq triangles pubiens occupent une position privilégiée, sans doute structurante, dans la construction des dispositifs pariétaux. Ils apportent des indices forts de véritables constructions thématiques, étroitement associées à la topographie de la grotte.

carte des grottes préhistoriques

planisphère des différentes grottes préhistoriques

La spiritualité et le sacré comme but et fonction de l’art pariétal ?

Le fait que des motifs tels que la croix ou le triangle, aux significations et à la charge symbolique universelles, existent depuis l’origine de l’humanité engage une première réflexion fondamentale sur les fonctions de l’art.

« C’était un sanctuaire, dit à propos de Lascaux le président de son conseil scientifique, Yves Coppens. Il faut imaginer cet endroit comme un temple réservé à une élite savante capable de déchiffrer le discours symbolique qui se déroule sur les parois. Le monde retient de cette grotte son sublime bestiaire. Les signes qui l’accompagnent sont au moins aussi importants dans le message sacré qu’ils véhiculent. »

Les scientifiques ont relevé à Lascaux plus de 400 abstractions picturales, points, traits et autres formes géométriques ponctuant la suite des animaux.

Transmission des savoirs et des techniques

D’autre part « La propagation géographique de ces thèmes sur une période aussi longue laisse penser qu’il ne s’agit pas seulement de la diffusion d’un art mais bien d’un langage codifié, d’une pensée idéologique qui s’est transmise de génération en génération », indique Yves Coppens.

Le préhistorien Emmanuel Guy avance une explication inédite pour confirmer cette thèse.

« Les artistes de la préhistoire ont appris des manières spécifiques de dessiner des chevaux, des aurochs ou des bisons, comme s’ils apprenaient un langage. Ils se sont transmis la mémoire de ces gestes et des formes géométriques nécessaires à leur exécution. »

C’est ce qui explique, selon lui, la similitude des styles entre des grottes très distantes comme Chauvet et Coliboaia, découverte en 2010 en Roumanie.

Les deux cavités ont été décorées par des Aurignaciens, première culture du paléolithique supérieur. L’une se trouve en Ardèche et l’autre en Transylvanie. A 1.500 km donc et elles sont également séparées de plusieurs milliers d’années. D’ailleurs, les mêmes techniques dominent le trait dans quasiment toutes les cavités d’Europe.

« Le niveau de rigueur de la répétition stylistique à travers les âges suggère que le savoir artistique se transmettait entre élites dans des clans hiérarchisés, spécule pour finir, l’historien.

Les fonctions de l’art des signes géométriques à la Préhistoire

Ainsi les signes géométriques pariétaux seraient la toute première abstraction de l’histoire de l’art. Mais plus encore, et c’est là je crois un point essentiel : leur accès et leur lecture étaient réservés à un nombre d’initiés. Ceci démontre l’existence originelle d’une séparation entre un espace sacré et un espace profane.

Si le sacré est complexe à définir, le profane est, par définition, ce qui ne contient pas de « mystères » ou celui qui n’est pas « initié aux mystères ».

pro – devant – et fanum – temple –.

Le profane caractérise donc celui qui ne rentre pas.

Le sacré serait donc, en ce sens, ce qui est dans le temple, ou dans la grotte, et qui par un rituel qui nous est inconnu va permettre de passer d’un stade profane à un stade sacré tout en rassemblant les participants autour d’une même démarche spirituelle.

Ce que nous apprend l’art pariétal sur les fonctions de l’art

Rétrospectivement, la présence de ces motifs ouvre selon moi sur les notions d’archétypes et de mémoires collectives et inconscientes.

L’archétype est une notion mise en exergue par la psychologie analytique de Carl Gustav Jung[1]. Il a répandu l’usage de ce terme à partir de 1912 et lui a conféré une valeur technique dans sa psychologie de l’inconscient.

Pour Jung, tous les inconscients individuels s’enracinent dans un inconscient collectif qui leur est commun. Ce dernier, enferme des types originels de représentations symboliques, qui sont des modèles de comportement.

Ce sont ces types, inhérents à la nature humaine, corollaires psychiques des instincts biologiques, que Jung dénomme archétypes. Parce qu’ils sont, dans l’homme, une sorte d’a priori de l’espèce sur le plan mental (comme le sont les instincts sur le plan vital), il n’est pas étonnant qu’on les retrouve chez les individus les plus différents, chez les peuples les plus éloignés et n’ayant aucune influence mutuelle apparente.

Dans cette perspective, l’une des fonctions premières et peut-être fondamentale de l’art serait ainsi la transmission d’un langage et de significations aussi invariantes qu’universelles qui tendent au sacré.

À présent que sommes remontés aux origines de l’art depuis Chauvet et penchés sur ses fonctions primordiales regardons ce qu’il en est des fonctions de l’art et de leurs mutations lorsqu’il bascule dans le contemporain.

Les fonctions de l’art contemporain

Si nous connaissons à présent l’une des fonctions originelles de l’art, regardons ce qu’il en est aujourd’hui.

J’ai longuement insisté sur l’art pariétal car depuis Chauvet et jusqu’au milieu du 19ème siècle, l’art comme question n’existe pas. C’est-à-dire que le concept même d’art ayant son autonomie apparaît au milieu du 19ème siècle. Jusqu’à cette date on se trouve dans une dimension symbolique de l’art. Ce dernier a une fonction somptuaire selon les termes de Georges Bataille.

On dit  de quelque chose (une dépense) qu’elle est somptuaire quand il est superflu et luxueux. Autrement dit, l’art jusqu’au 19ème siècle est là en plus, gratis! C’est la raison pour laquelle la fonction de l’art est sacrée : elle représente Dieu ou ce qui est au-delà.

Quelles fonctions de l’art à partir du 19ème siècle ?

À partir de là je vais reprendre et synthétiser la pensée sur l’art de Bernard Stiegler que j’aime beaucoup !

À partir de la révolution industrielle, c’est-à-dire de la naissance de la technologie[2] l’homme devient le servant d’une machine. Il ne laisse plus aucune trace de lui-même sur l’outil ou sur l’objet. Ce dernier, devient l’objet d’une machine.

Il y a donc une déqualification esthétique de l’ouvrier et en même temps une standardisation de l’objet. Celui-ci n’est pas sans esthétique mais il s’agit d’une esthétique d’un nouveau type : industrielle.

De manière concomitante, idéologiquement et philosophiquement, va se produire « la mort de Dieu »[3] et avec elle, le devenir radicalement profane du monde.

Quelles sont les fonctions de l’art dans un monde contemporain devenu profane ?

C’est là tout l’enjeu de l’art contemporain qui sous cet angle devient plus complexe à saisir que les précédentes époques.

Les fonctions de l’art dans un monde devenu profane

C’est à partir de ce moment de l’histoire des idées que va apparaître la figure de l’artiste. C’est-à-dire, qu’il va signer en son propre nom et ne plus travailler pour personne. Ni pour le pape, ni pour la citée, ni pour un commanditaire mais pour lui-même.

C’est ce que précisément j’appelle, la naissance de l’art contemporain : l’art va se substituer à Dieu. Walter Benjamin, parlera en ce sens du pouvoir fétichiste de l’artiste[4].

Tout cela se produit en parallèle avec la technique puisque c’est le moment de l’apparition de l’appareil photo et du cinéma.

Va alors se développer ce qu’appelle Theodor Adorno : l’industrie culturelle. Autrement dit, l’art et la culture deviennent une industrie.

panneau hollywood

© Thomas Wolf / Wikipédia

L’industrie culturelle

C’est-à-dire que le capitalisme va s’emparer des questions du goût et du beau. C’est lui qui va gérer le problème de l’esthétique et produire du goût. On va alors contingenter les artistes dans les musées et les galeries et en faire un marché spéculatif.

Si vous voulez savoir comment les artistes vont réagir à cette injonction, rendez-vous sur mon podcast : les expositions participatives.

Ce marché est créé par l’élite économique qui a encore besoin de somptuaire qui ne sert à rien.

Mais pour « la masse »[5], la culture c’est, la publicité, le cinéma, les grandes marques, les grandes surfaces, etc. C’est ce qu’appelle Gilles Chatelet « vivre et penser comme des porcs ».

Dans cette nouvelle époque esthétique va apparaître ce qu’on appelle les avant-gardes. Ces dernières vont tenter d’apporter des réponses en tentant de resomptuariser ce devenir porcin et profane du monde.

boite de soupe campbell

Andy Warhol, Campbell Soup, 1968

Les avant-gardes

A partir de là, les choses vont se complexifier et ce, pour une raison :

On ne peut plus parler en termes de généralités mais de singularités et d’individus spécifiques.

L’histoire de l’art, pour s’organiser a classé les 50 premières années du 20ème siècle en différents « ismes ».

En effet, on va trouver successivement le fauvisme, le cubisme, le futurisme, le dadaïsme, le surréalisme, etc.

La réalité est en fait bien plus complexe que cela et mettre les artistes dans des cases intangibles est une erreur.

Par exemple, dire de Marcel Duchamp qu’il appartient au mouvement Dada ou au surréalisme est faux.

Dans cette perspective, en quoi Gauguin ne serait pas fauviste ? Et que faire de Cézanne ou de Van Gogh ?

C’est pour répondre à ces questions que j’ai décidé de consacrer, au-delà des mouvements emblématiques, des articles à chacune de ces singularités qui ont redéfini les fonctions de l’art.

Les fonctions de l’art à l’ère technologique

L’ère dans laquelle nous vivons est révolutionnaire car elle est technologique. C’est-à-dire que nous avons une production de type industrielle et ce, y compris en termes d’images.

En face de cette production industrielle, se trouve des consommateurs à qui on essaie de vendre des comportements nouveaux.

Par exemple, dans les années 1920 : fumer

Aujourd’hui : regarder Netflix et commander à dîner sur Uber eats.

Si vous souhaitez savoir comment on fabrique du consentement par les images, rendez-vous à ma conférence sur le sujet !

Cette fabrique du consentement va avoir pour conséquences : l’uniformisation des comportements, des goûts et des pensées.

On prive alors le monde de sa singularité inhérente. En réduisant l’individu à un simple consommateur, on l’aliène et on le prive de son esprit critique.

Dans ce contexte, l’une des fonctions de l’art contemporain parce qu’il est singulier est précisément d’activer notre esprit critique.

homme bouche cousue

Piotr Pavlenski, Bouche cousue, 2012. C’est la performance qui a fait connaître Piotr Pavlenski. Il s’était suturé les lèvre lors du procès des Pussy Riot pour dénoncer l’absence de liberté d’expression. ©REUTERS/Maxim Zmeyev

Les fonctions de l’art et ses impacts sur les individus et les sociétés

Au début des années 2000, le professeur en sciences sociales Kevin F.McCarthy cosigne deux ouvrages liés à l’art.

A New Framework for Building Participation in the Arts et The Performing Arts in a New Era dans lesquels, il met en exergue l’impact de l’art sur les individus et les sociétés.

Je partage ici les différents points avec lesquels je suis totalement d’accord :

  • Développe la confiance et l’estime de soi
  • Augmente la créativité et les capacités de réflexion
  • Améliore la communication des idées et des informations
  • augmente ou améliore le niveau de scolarité
  • Crée du capital social
  • diminue l’isolement social
  • améliore la connaissance des autres cultures
  • réduit les comportements offensants
  • atténue l’impact de la pauvreté
liste des impacts de l'art sur l'individu

D’après les études de Kevin F. McCarthy

en conclusion

Comme indiqué dans un précédent article, l’art est toujours en avance sur la perception. À la fois sur nos manières de voir mais également sur nos manières de penser.

Ainsi, les artistes (pas tous, nous sommes d’accord) pensent non pas l’avenir mais le devenir du monde !

C’est pourquoi, j’encourage chacun à se pencher sérieusement sur ce que nous disent les images.

Et enfin, pour ceux d’entre vous qui seraient encore sceptiques, sachez que l’art aide à vivre et permet de rester en bonne santé. Les sciences humaines et sociales le disent depuis longtemps mais désormais, c’est prouvé par la neuroscience ! Je vous explique tout cela fin juin pour ma dernière conférence de l’année en présence d’un neurologue.

 

[1] Disciple dissident de la psychanalyse freudienne, il en reste néanmoins l’héritier.

[2] La naissance de la technologie, c’est la technique produite de manière industrielle et non plus artisanale.

[3] Je renvoie ici à la philosophie nietzschéenne.

[4] Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, 1935, Paris, Gallimard.

[5] Attention à ne pas se méprendre, j’écris ici de manière inclusive car « la masse » actuellement c’est nous tous.

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